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A l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, durant tout le confinement, des SDF, des réfugiés, des passagers bloqués par la fermeture des frontières se sont retrouvés bloqués là avec pour seule assistance quelques associations dont « Solidarité migrants Wilson » qui chaque soir distribuent le dîner et le déjeuner du lendemain.

A partir de 23h30, les terminaux de l’aéroport sont fermés et tous sont expulsés pour aller s’entasser dans la gare TGV « au mépris de toute considération sanitaire », expliquent les bénévoles qui rappellent « qu’à Roissy, il y a 5 313 chambres d’hôtel et 83 803 à Paris », des chambres vides puisqu’il n’y a plus de touristes.

Les services de santé sont déjà intervenus sur place pour des suspicions de Covid et ont dû emmener des personnes.

Les bénévoles de « Solidarité migrants Wilson » racontent ce qu’ils voient sur leur page facebook

« C’est pas normal ! C’est comme une chienne, je suis comme un animal ! » crie une passagère coincée à l’aéroport depuis l’annulation de son vol après qu’on l’ait obligé à rejoindre une foule compacte d’infortunés dans la gare TGV voisine, parmi lesquels plusieurs cas suspects de Covid… Et nous, citoyens, bénévoles, avons dû subir des contrôles de police incessants, et maintenant ce sont les agents d’Aéroports de Paris (ADP) qui « découvrent » notre présence, alors que nous sommes là tous les soirs, et essaient de nous chasser nous aussi !

Dimanche soir, aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, nous rencontrons S (de dos sur les photos), bien mise, avec un bandana sur la tête, elle attend de pouvoir reprendre son avion vers Bucarest. Elle parle un français impeccable, avec un joli accent. Les bénévoles la croisent presque tous les soirs depuis des semaines lors des distributions de repas. S. est encore sous le choc de ce qui s’est passé la veille : « J’ai montré mon billet, mes papiers… Et ils m’ont dit que je n’avais pas le droit de rester ici. Ce n’est pas normal ! J’ai payé beaucoup d’argent pour le billet d’avion. Il n’y a plus aucun remboursement de billet maintenant. C’est pas normal ! » Ce sont les policiers qui l’ont chassée : « Ils sont venus dans les toilettes. Et ils m’ont dit « Notre temps vaut de l’argent, vous avez 2 minutes pour partir ». J’avais peur ! ».

Depuis quelques jours, #ADP et la Préfecture obligent des centaines de personnes à se regrouper tous les soirs dans la gare TGV en ne respectant aucune règle sanitaire. Dimanche une personne m’explique que le vendredi soir, les services de santé étaient venus secourir et emmener une personne très malade, avec suspicion de #Covid19… Moi-même, au même endroit le 4 mai, j’ai vu les services de sécurité et de santé s’affairer autour d’une personne malade. Elle aussi avec une suspicion de #Coronavirus… Ils nous ont empêché de l’approcher et l’ont finalement emmenée.

C’est au milieu de tout ça qu’ADP envoie des passagers bloqués, comme cette jeune femme. Et il n’y a pas qu’elle !

Un peu plus tard au cours de notre maraude, dans le terminal 2E je discute avec un passager ivoirien. Lui aussi on le voit depuis plusieurs semaines, bloqué ici. Un passager d’#AirFrance, que la compagnie abandonne depuis le blocage des frontières. Il a pourtant un billet de première classe qu’il m’a montré. Il raconte : « Moi un jour il y a un policier qui est arrivé. Il me dit « Bonsoir monsieur, à la gare ! ». J’ai demandé : « Pourquoi à la gare ? Moi je suis voyageur ! » — « Vous voyagez quand ? » — « Je ne sais pas encore, c’est Air France qui va me donner la date… » — « À la gare ! » a-t-il répété. C’est l’agent de sécurité qui est intervenu : « Non, ce monsieur c’est vraiment un voyageur, il est coincé, il est bloqué. » « Ah bon ? » Et, là, il m’a laissé. »

Ce passager a échappé de peu à l’entassement à la station TGV. D’autres n’ont pas eu cette chance : la jeune Roumaine, mais aussi hier soir un passager bloqué par la fermeture de la frontière espagnole et une femme taïwanaise bloquée depuis plusieurs semaines et que nous avons croisée maintes fois. Tous deux étaient dans le terminal 2C et les services de sécurité d’ADP les ont chassés sous nos yeux et obligés à aller se mêler aux autres.

Dans la gare TGV, alors que l’État d’urgence sanitaire vient juste d’être prolongé jusqu’à juillet, ce que nous voyons est effarant.

Puisque la #CroixRouge a arrêté ici ses distributions alimentaires, les bénévoles —des Chauffeurs du Cœur et de Solidarité Migrants Wilson— vont tous les soirs porter des centaines de repas (fournis par l’Association Amelior) aux personnes qui sont ici : Des #SDF, des passagers bloqués… Et des #réfugiés qui viennent jusqu’ici le soir pour essayer de trouver un peu de répit. Parce qu’à Paris ils ne sont pas les bienvenus et que la police les chasse. Ce dimanche soir j’en reconnais que je vois aux distributions de repas Porte d’Aubervilliers…

Pendant des semaines, les équipes de bénévoles n’ont croisé pratiquement que la police. Un temps même, elles avaient droit à un contrôle d’identité quotidien. « On a des ordres » nous a-t-on répondu quand on a râlé parce qu’ils demandaient tous les soirs les papiers aux personnes qu’ils connaissaient parfaitement, pour les avoir déjà contrôlées tous les jours précédents.

Depuis la fin de semaine dernière, ce sont des cadres d’ADP qu’on a vu débarquer.

On s’est dit naïvement qu’ils allaient dire « merci » pour avoir fait bénévolement avec nos tout petits moyens de collectifs citoyens —vos dons !— le boulot qu’ils ne font pas, eux, ADP, Paris-Charles-de-Gaulle, le 2è aéroport d’Europe, qui fait décoller des millions de passagers et des millions de tonnes de fret ? On s’est dit ça parce que partout dans l’aéroport, on voit des panneaux lumineux publicitaires avec une animation qui invite à « applaudir » les personnes qui soignent et qui aident pendant la pandémie.

Et bien non ! en fait de remerciements, on a eu droit à des chef.fe.s sûr d’elles et eux et de leur autorité. Venus nous demander des comptes, et limite à nous engueuler d’être là.

Le vendredi c’est une cheftaine du terminal 2E qui vient nous reprocher d’être aller donner à manger à des passagers (dans les maraudes on ne fait jamais, de différence : on donne à tous ceux qui ont besoin), dans la Salle Etoile (fermée depuis dimanche) où les passagers étaient entassés sur des lits de camps qu’ils allaient prendre eux-mêmes, sans masques, sans gel hydroalcoolique Et tant pis pour les risques de contagion ! Avec pour tout repas un sandwich industriel, un petit paquet de chips, des petits gâteaux industriels et des bouteilles d’eau à dispo. À entendre les remerciements des passagers quand on leur donne des repas, on a vite compris que la junk-food aéroportuaire ne suffisait pas !

Cette cheftaine, ce soir-là elle affirme qu’elle ne nous connaît pas quand nous lui disons qu’on vient tous les soirs depuis le début du confinement. Quand on lui rappelle les contrôles multiples de la police, elle fait encore la moue. On lui rappelle qu’il y a des caméras partout dans l’aéroport, qui nous filment depuis des semaines. Là, elle sèche un peu…

Ce qu’elle veut vraiment, on finit par le comprendre : qu’on ne s’occupe que des SDF. Et à la gare TGV surtout ! Pas dans terminal tout prop’ d’où elle veille à virer tout ce qui dépasse! ! Alors, qu’on vienne ici distribuer des repas indifféremment à tous les être humains qu’ils soient sans domicile ou en attente de leur avion, on sent bien que ça gêne la manœuvre.

J’ai fini par lui demander pourquoi il faut que ce soit nous, bénévoles, et pas eux, ADP, qui venions distribuer à manger et à boire depuis des semaines. « Pour distribuer des repas on n’a pas autant de ressources que vous » qu’elle a répondu ! Oh ? Sans blague ? Je lui fait remarquer que nous ne sommes que des citoyens en collectifs, sans subventions et sans autres moyens que des dons. Et qu’eux sont ADP, le 2è aéroport d’Europe… « C’est un débat qui dépasse mes compétences »… Et la discussion s’est arrêtée.

Ça c’était vendredi.

Dimanche on a eu droit encore à des chef.fe.s : une autre cheftaine au 2E et un cheftain d’équipes du 2A/2C. Sûrs de leur autorité de chefs tous les deux. Mêmes modèles que celle de vendredi. Alors on était prévenus et on ne s’attendait à des mercis pour avoir fait leur boulot pendant un mois et demi. Les mercis à ADP, c’est juste sur les panneaux de pub pour la com’ ! On a compris, et on n’a pas été déçus…

« Vous pouvez m’expliquer ce qui se passe ? Je ne suis pas au courant… » qu’elle nous dit la cheftaine du 2E « C’est quelle association ? Personnellement je ne savais pas… Depuis un mois et demi ? J’ai entendu qu’il y avait une association qui passait. Mais pas depuis un mois et demi. Parce que moi j’ai travaillé depuis un mois et demi et je ne vous ai pas vus. »

Bref, elle nous traite de menteurs ! Alors à elle aussi on rappelle que la police a contrôlé les équipes de bénévoles à maintes reprises. Et qu’il y a des caméras partout dans le terminal de son aéroport.

Au moment où elle part, je la rattrape : « Madame, pourquoi ce qu’on est train de faire, ce n’est pas l’aéroport qui le fait depuis le début ? » « Mais on a donné à manger » rétorque-t-elle, parlant de la junk-food donnée une fois par jour aux passagers. Mais pas à tous ! juste à ceux ayant la chance d’accéder à la Salle Étoile. « Après, dans la journée, il y a le Relay qui est ouvert… »

Ça a le mérite d’être clair sur la conception de l’hospitalité du second aéroport européen en temps pandémie et de fermeture des frontières.

Une précision utile dans le contexte nous est donnée par le passager ivoirien d’Air France bloqué depuis le début du confinement : l’eau de l’aéroport n’est plus potable ! « Comment vous faites ? » je lui demande. « Je paye ! J’achète de l’eau. La bouteille à 2,20€ ! »

J’insiste poliment auprès de la cheftaine d’ADP. Je voudrais quand-même bien savoir pourquoi ce sont des citoyens comme nous, bénévoles, qui fonctionnons sans aucune subvention et uniquement avec des dons, qui devons venir donner à manger et à boire aux gens depuis des semaines ? Et pourquoi le 2è aéroport d’Europe ne le fait pas ? « Si vous voulez des explications, demandez à mes responsables. Moi je ne suis qu’une employée. »

Au 2A, le cheftain arrive sur une trottinette : « C’est souvent que vous venez ici ? C’est la première fois que je vous vois …/… Vous êtes quelle association ? » Il nous dit qu’il ne veut pas nous interdire d’entrer, parle du nouveau décret du préfet, commence à nous expliquer la vie… À lui aussi on rappelle que la police ici est partout, qu’elle nous a contrôlé à de multiples reprises, qu’il y a partout des caméras dans tous les terminaux (et pas grand monde à surveiller à part nous…).

On commence à être rodés. Mais ça inquiète tout de même un peu, tous ces chefs qui nous découvrent d’un coup ! Ou bien ces gens-là mentent effrontément, ou alors ils disent la vérité. Et dans ce cas, il est préoccupant de constater qu’on va prendre l’avion dans un lieu censé être l’un des plus surveillés de France, et qui ne serait finalement qu’une passoire sécuritaire !

À lui aussi on rappelle que nous ne devrions pas être là. Mais que nous y sommes pour distribuer à manger et à boire parce que les pouvoirs publics —ADP, les compagnies aériennes, la préfecture— ne le font pas et que la Croix Rouge ne le fait plus.

On lui explique qu’un peu plus tôt dans la soirée, on a vu une passagère bloquée dans l’aéroport depuis des semaines, renvoyée par la police dans la gare TGV. Et qu’au 2E un passager Ivoirien avait échappé de peu au même sort. Limite il nous traite de menteurs. Mais se contente finalement d’un « C’est pas chez moi ! ». Heu, oui, mais c’est votre aéroport, géré tout entier par votre employeur : ADP.

Il s’indigne, explique que « dans son périmètre » – terminaux 2A et 2C -, « les passagers ne sont pas virés ! Ni par la police ni par les autorités aéroportuaires. Ça je vous le garantis ! »

Manque de bol : un peu plus tard, nous poursuivons la distribution dans le 2C. Et là, sous nos yeux, le service de sécurité de l’aéroport chasse des passagers bloqués vers la gare TGV attenante. Parmi eux il y a la jeune Thaïlandaise que nous connaissons bien. On discute longuement avec les agents de sécurité mais rien n’y fait. Ils font leur boulot. On ne leur reproche pas, on sait bien que les premiers de corvées risquent la lourde s’ils n’obéissent pas aux ordres des galonnés…

Au passage, on pointe une curiosité : un peu plus tôt le chef du 2A/2C nous a expliqué que le nouveau décret du préfet imposait le port du masque dans les terminaux à partir de lundi. Minuit est passé. On est le lundi 11. Le décret du préfet s’applique. Nous, comme d’habitude, nous portons nos masques. Mais pas les agents de sécurité… C’est ballot ! Un peu inquiétant aussi sur le peu de considération qu’ADP semble porter à ses employés.

Au retour de cette maraude vers 1h30, j’ai mis longtemps à trouver le sommeil.

En pensant à ce qu’il allait advenir des personnes —passagers bloqués, réfugiés, sdf — que je commence à connaître et que j’ai vu obligées de s’entasser dans un même lieu au mépris des règles sanitaires, pour cette nuit et les suivantes ; mises en danger par les autorités qui devraient les protéger.

En pensant au cynisme de ceux qui ordonnent ça, qui ne rendront jamais de comptes. En pensant à tous ces pouvoirs publics qui avaient le pouvoir d’agir et ne l’ont pas fait. Et trouveront facilement le sommeil, eux.

En pensant à ces gens qu’on a croisés, qui ont peut-être applaudi à leur fenêtre le soir à 20h et se lavent les mains aujourd’hui sur les ignominies qui se passent chez eux en se cachant derrière des « c’est pas chez moi, c’est chez l’autre » ou « j’ai des ordres, c’est pas moi qui décide ».

Finalement je me dis que j’ai vu ici dimanche soir la même chose ce que j’ai vu ces dernières semaines de confinement, à #Paris, #Aubervilliers, #SaintDenis, #SaintOuen : Le « Monde d’avant » qui se poursuit « pendant ». Avec même quelques dégueulasseries en plus ! Parce que les yeux confinés ne sont plus là pour voir et témoigner. Et je me dis qu’il est mal parti pour être différent d’avant, le « Monde d’après ».

Et puis je me dis aussi que toutes ces dernières semaines j’ai vu une incroyable et immense chaîne humaine de solidarité, qui a dépassé tout ce que j’avais pu imaginer dans le « Monde d’avant ». Des gens éveillés ou réveillés par ce qui se passe sous leurs yeux confinés. Et qui semblent bien décidé à les garder ouverts dans le « Monde d’après », ces yeux. Et à agir. Le sommeil m’a alors trouvé.



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