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«En France, il n’y a pas de demi-mesure : quand tu n’es pas Charlie, tu es Kouachi», dit dans un sketch Yassine Belattar.

Le charlisme semble en effet être devenu une religion d’Etat. Osez émettre un léger bémol sur la façon dont le journal parle de tel ou tel fait d’actualité et on viendra vous accuser d’être les complices des terroristes ou d’appeler au meurtre.

Du coup, comment qualifier Delfeil de Ton, de son vrai nom Henri Roussel, l’un des premiers rédacteurs de Hara-Kiri et membre de Charlie Hebdo jusqu’en 1975 ? Une semaine après les attentats de janvier 2015, il écrivait une tribune dans laquelle il avait une position très critique à l’égard de Charb qui venait d’être assassiné : «Il fallait pas le faire mais Charb l’a refait».

Ci-dessous l’ensemble de cette tribune :

Source : L’OBS, N°2619, le 14/01/2015

« Hara Kiri », février 1969 A notre mensuel, nous ajoutons un hebdo que nous appelons « Hara Kiri hebdo» et, peur de rien, nous sortons en même temps un second mensuel que nous appelons « Charlie », sous-titré « Journal plein d’humour et de bandes dessinées ». Qui aurait imaginé que quarante-six ans plus tard, « Je suis Charlie » serait proclamé sur quasiment toute la planète et que ce serait parce que « Charlie » aurait vu sa rédaction exécutée à l’arme de guerre par des croyants fanatisés ?

A cette époque-là, le grand danger pour la presse d’humour était la censure de l’Etat français. C’était la raison pour laquelle, « Hara Kiri hebdo » ayant été interdit par le pouvoir pompidolien (de Georges Pompidou, si si, il a existé), nous avons changé son nom en « Charlie Hebdo », simple subterfuge, c’était en fait le même hebdo, mais se présentant comme un complément, cette fois, à notre mensuel « Charlie ». « Hara Kiri hebdo » était donc mort, tué par la censure, « Charlie Hebdo » mourut à son tour, après une glorieuse carrière, mais de mort naturelle, trop de ses lecteurs l’ayant abandonné. Les mensuels « Charlie » et « Hara Kiri » disparurent ensuite, ce fut la fin d’une belle aventure de presse, sous la houlette de François Cavanna et du professeur Choron, qui avait duré un quart de siècle.

Ils étaient morts, laissant quelques dettes et beaucoup de regrets, puis un nouveau « Charlie Hebdo », ressuscité onze ans après le premier, est venu en 1992 réoccuper sa place que personne n’avait su prendre. Ses nouveaux collaborateurs, qui abritaient en leur sein nombre des anciens, prirent l’habitude de l’appeler « Charlie », tout court, puisque le mensuel qui portait ce nom avait disparu. Les croyants fanatisés dont nous parlions, après avoir assassiné huit personnes de sa rédaction et gravement blessé plusieurs autres, repartirent après avoir lancé «Allahou akbar » et annoncé qu’ils avaient « tué Charlie ».

La rédaction est décimée mais les survivants indemnes ont la bonne réaction, la même que nous avions eue lorsque Pompidou, à sa manière douce (vous voyez que vous vous y faites, à ce nom de Pompidou), avait voulu lui aussi tuer notre journal. « Charlie Hebdo » ressort une semaine après la tuerie, sans la moindre interruption. C’était la réponse à donner aux tueurs, comme ça avait été celle à donner aux censeurs. Bravo les gars et les greluches, et c’est peu dire que nous vous souhaitons longue vie et tout le succès.

Ce sera dur, surtout au début, mais vous avez vraiment beaucoup de monde avec vous. En 1970, nous avons eu le soutien de la profession. C’était beaucoup. Vous avez celui du gouvernement, de l’ONU, du Comité international olympique, le deuil national a été décrété en France pour honorer vos morts et le président de la République, parlant de vos camarades disparus, a déclaré : « Ce sont aujourd’hui nos héros. »

Je n’aime pas trop quand un chef d’Etat parle de morts comme de héros. C’est habituellement parce que ces citoyens-là ont été envoyés à la guerre et n’en sont pas revenus, ce qui est un peu le cas des victimes de l’attentat contre « Charlie Hebdo ». Cet attentat entre dans le cadre d’une guerre déclarée à la France mais aussi dans celui de guerres que mène la France, se mêlant d’intervenir militairement dans des conflits où sa participation ne s’imposait pas, où des tueries pires encore que celle de « Charlie Hebdo » ont lieu tous les jours, et plusieurs fois par jour, et auxquelles nos bombardements ajoutent des morts aux morts, dans l’espoir de sauver des potentats qui se sentent menacés, pas plus recommandables que ceux qui les menacent, dont le pouvoir s’est certainement assis sur le versement de beaucoup de sang et qui décapitent aussi bien que leurs adversaires, torturent et tranchent mains et pieds au nom d’Allah, comme leurs adversaires, et pourquoi donc, grands dieux, notre République, si fière d’être laïque, va-t-elle choisir entre ces sectateurs qui brandissent pareillement d’une main le cimeterre, de l’autre le Coran ?

Si Barack Obama n’avait pas retenu notre François Hollande, celui-ci partait en Syrie à la chasse de Bachar al-Assad, comme Sarkozy son prédécesseur est parti à la chasse en Libye de Mouammar Kadhafi, qu’il a éliminé, mais avec le résultat que l’on sait. Combien de Syriens la France aurait-elle tués et probablement tuerait-elle toujours ? Laisser les peuples disposer d’eux-mêmes, n’est-ce pas un principe sacré ? S’ils sont en guerre intestine, de quel droit nous en mêler ? Nous ne comprenons rien à leurs querelles, nous ne faisons que les faire durer davantage et il nous faut nous étonner, ensuite, s’ils les transportent sur notre sol ?

Wolin est mort dans l’attentat. Georges Wolinski. Quand sa mort a été confirmée, mes bras se sont mis à trembler. Cavanna l’aimait tant. Cavanna mort l’an dernier, 29 janvier, à qui je pense tous les jours et qui aurait été tué, lui aussi, s’il avait été encore là, et voilà qu’il me faut me réjouir qu’il soit mort de sa belle mort. «Aucune mort n’est belle, Delfeil », je l’entends qui me dirait ça. Un lecteur m’envoie une photo qu’il a prise ce printemps, c’était à Nogent-sur-Marne, sa ville natale qui célébrait le souvenir de Cavarma. De « Hara Kiri », étaient présents Wolin et moi. C’était dans la bibliothèque municipale, déjà de son vivant Bibliothèque François-Cavanna, elle était remplie de Nogentais venus nous écouter parler de lui. La photo montre Wolin lisant un texte de Cavanna et moi qui ris aux éclats. Dernière fois que j’ai vu Wolin. Les journalistes, quand on ne travaille pas dans les mêmes journaux, c’est toute une affaire de se voir. Après avoir été désagréable pour François Hollande, je vais être désagréable pour Charb.

Charb ? Le premier assassiné par les tueurs ? Celui qu’ils recherchaient nommément ?

Oui, celui-là. Je sais, ça ne se fait pas. J’ai trop de peine. Et quand je rencontrais Charb, je ne lui cachais pas ce que je pensais. Lui, tout pareil. Ce gars était épatant. Ce que j’appréciais le plus, c’était sa franchise. Je vais être franc avec lui et il m’écouterait, peut-être même, cette fois, serait-il d’accord avec moi, cette tête de lard. C’était une tête de lard.

Il était le chef. Quel besoin a-t-il eu d’entraîner l’équipe dans la surenchère ? Novembre 2011, premier attentat contre « Charlie Hebdo », incendie des locaux après un numéro surtitré « Charia Hebdo ». Je reprends les propos filmés de Wolinski, que je repris alors dans « l’Obs » : « Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile. C’est tout. On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation et puis un jour la provocation se retourne contre nous. Il fallait pas le faire. »

Il fallait pas le faire mais Charb l’a refait. Un an plus tard, septembre 2012, après une provocation qui avait fait mettre nos ambassades en état de siège dans les pays musulmans, déployer toutes nos polices dans nos villes, je fus amené à écrire, m’adressant à Charb, toujours dans « l’Obs » : « Se situer à l’extrême gauche et s’entendre dire par le NPA qu’on “participe à l’imbécillité réactionnaire du choc des civilisations”, se définir écologistes et être traités de “cons” par Daniel Cohn-Bendit, ça devrait donner à réfléchir. Surtout quand dans le même temps on est applaudi par la famille Le Pen, Rioufol du “Figaro” et le Premier ministre de Sarkozy. »

Je posais la question à Charb : « Sous le titre “Mahomet : une étoile est née”, montrer un Mahomet nu, vu de trois quarts dos, en position de prière, couilles pendantes et vit gouttant, en noir et blanc mais avec une étoile en jaune à l’anus, tournez-le dans tous les sens, en quoi est-ce drôle, spirituel?» C’était ce qu’on voyait dans ce numéro de « Charlie Hebdo ».

La police avait alors arrêté un homme venu pour tuer Charb avec un couteau. Charb et un ou deux autres étaient protégés par des gardes. Tous ne l’étaient pas, et surtout pas Cavanna, qui se déplaçait dans son quartier Maubert avec son parkinson, devenu si fragile, et qu’une simple poussée aurait envoyé à l’hôpital et c’était sa fin. J’en étais malade. Charb disait à une journaliste du « Monde » : «Je n’ai pas de gosse, pas de femme, je préfère mourir debout que vivre à genoux. » Cavanna, qui haïssait la mort, écrivait, à l’âge de Charb : « Plutôt rouge que mort» Les rouges ne sont plus rouges, les morts sont toujours morts.

Tout le monde a vu le dernier dessin de Charb : « Toujours pas d’attentats en France ?» Et le djihadiste du dessin, armé comme celui qui a tué Charb, Tignous, Cabu, Honoré et les autres, répond : « Attendez ! On a jusqu’à la fin janvier pour présenter ses vœux… » Avez-vous vu le dernier dessin de Wolinski ? Il se termine par : « Je rêve de retourner à Cuba, boire du rhum, fumer un cigare et danser avec les belles Cubaines. »

Charb qui préférait mourir et Wolin qui préférait vivre. Je t’en veux vraiment, Charb. Paix à ton âme.

Delfeil de Ton

Dictature du charlisme - ThePrairie.fr !

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