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«Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï», écrivait la semaine dernière François Ruffin tout au long d’une lettre ouverte à Emmanuel Macron, trois mots qui sonnent comme un coup de semonce à l’attention de celui qui vient d’être élu président de la République.

Le réalisateur du film «Merci patron», aujourd’hui candidat de la France insoumise aux prochaines législatives dans la Somme, souhaitait rappeler au candidat d’En Marche que son élection ne serait pas un véritable choix démocratique mais un barrage à Le Pen : «La moitié, apparemment, de vos électeurs au premier tour ont glissé votre bulletin dans l’urne moins par adhésion à votre programme que pour le ‘vote utile’», écrivait Ruffin dans sa lettre.

Il a partagé cette lettre sur sa page facebook…

François Ruffin: «Lettre à un futur président déjà haï»

Monsieur Macron, je regarde votre débat, ce soir, devant ma télé, avec Marine Le Pen qui vous attaque bille en tête, vous «le candidat de la mondialisation, de l’ubérisation, de la précarité, de la brutalité sociale, de la guerre de tous contre tous», et vous hochez la tête avec un sourire. Ça vous glisse dessus. Je vais tenter de faire mieux.

D’habitude, je joue les petits rigolos, je débarque avec des cartes d’Amiens, des chèques géants, des autocollants, des tee-shirts, bref, mon personnage.

François Ruffin - Carte Amiens - Emission politique - ThePrairie.fr !

François Ruffin – Carte Amiens – Emission politique – ThePrairie.fr !

Aujourd’hui, je voudrais vous parler avec gravité. Vraiment, car l’heure me semble grave : vous êtes détesté d’emblée, avant même d’avoir mis un pied à l’Élysée.

Lundi 1er mai, au matin, j’étais à la braderie du quartier Saint-Maurice à Amiens, l’après-midi à celle de Longueau, distribuant mon tract de candidat, j’ai discuté avec des centaines de personnes, et ça se respire dans l’air : vous êtes haï. Ça m’a frappé, vraiment, impressionné, stupéfait : vous êtes haï. C’était pareil la veille au circuit moto-cross de Flixecourt, à l’intuition, comme ça, dans les discussions : vous êtes haï. Ça confirme mon sentiment, lors de mes échanges quotidiens chez les Whirpool : vous êtes haï.

Vous êtes haï par «les sans-droits, les oubliés, les sans-grades» que vous citez dans votre discours, singeant un peu Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes haï, tant ils ressentent en vous, et à raison, l’élite arrogante (je ne vais pas retracer votre CV ici).

Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure houleuse, sur le parking des Whirpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. L’oligarchie vous appuie, parfait, les classes supérieures suivent. Il y a, dans la classe intermédiaire, chez moi, chez d’autres, encore un peu la volonté de «faire barrage», mais s’amenuise de jour en jour, au fil de vos déclarations, de votre rigidité. Mais en dessous, dans les classes populaires, c’est un carnage. Les plus progressistes vont faire l’effort de s’abstenir, et ce sera un effort, tant l’envie les taraude de saisir l’autre bulletin, juste pour ne plus vous voir. Et les autres, évidemment, le saisiront, l’autre bulletin, avec conviction, avec rage.

Emmanuel Macron - Whirpool - ThePrairie.fr !

Emmanuel Macron – Whirpool – ThePrairie.fr !

Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Et c’est dans cette ambiance électrique que sans concession, vous prétendez «simplifier le code du travail par ordonnances». C’est dangereux. Comme si le 7 mai, les électeurs vous donnaient mandat pour ça.

Légitimité fragile

Dimanche 30 avril, sur France Inter, une électrice de Benoît Hamon regrettait votre «début de campagne catastrophique», votre «discours indigent», votre «dîner à la Rotonde», votre manque d’ «aise avec les ouvriers», Nicolas Demorand la questionna : «Et vous allez voter au deuxième tour, Chantal ?» «Plus c’est catastrophique, plus je vais y aller, parce que j’ai vraiment peur de l’autre», lui répondit l’auditrice en un fulgurant paradoxe.

A cet énoncé, que répliqua votre porte-parole, l’économiste Philippe Aghion ? Il recourut bien sûr à la tragique Histoire : Shoah, négationnistes, Zyklon B, Auschwitz, maréchal Pétain. En deux phrases, il esquissa toute l’horreur du nazisme. Et de sommer Chantal : «Ne pas mettre un vote, s’abstenir, c’est en fait voter Mme Le Pen. Il faut que vous en soyez consciente de ça.» Mais ce rejet du pire, vous tirez un blanc-seing. Votre économiste parlait, le 30 avril, comme un missionnaire du FMI : «Réduire la dépense publique», «les coupes d’abord dans le social», «sur l’assurance maladie», «la tarification à l’acte», «l’assurance-chômage», «les collectivités locales». Tout y passait.

Nicolas Demorand et Philippe Aghion - ThePrairie.fr !

Nicolas Demorand et Philippe Aghion – ThePrairie.fr !

Et d’insister sur le traitement de choc : «C’est très important, le calendrier, il faut aller vite. Il faut miser sur le capital politique de l’élection pour démarrer les grandes réformes dès le début, dès le début. Quand on veut vraiment aller vite sur ces choses-là, je crois que l’ordonnance s’impose. Je vois la France maintenant, un peu un parallèle avec l’après-guerre, je crois que nous sommes à un moment semblable à la reconstruction de 1945.»

Rien que ça : la comparaison avec une France à genoux, qui a servi de champ de bataille, qui n’avait plus de ponts, plus d’acier, plus d’énergie, bref ruinée, alors que le CAC 40 vient, cette année, de verser des «dividendes record» aux actionnaires.

Dividendes - ThePrairie.fr !

Dividendes – ThePrairie.fr !

Mais de quel «capital politique» parlez-vous ? La moitié, apparemment, de vos électeurs au premier tour ont glissé votre bulletin dans l’urne moins par adhésion à votre programme que pour le «vote utile». Et pour le second, si vous obtenez la majorité, ce sera en souvenir d’Auschwitz et du «point de détail». Des millions de Français ne se déplaceront pas, qui ne veulent pas choisir entre «la peste et le choléra», qui vous sont d’ores et déjà hostiles.

C’est sur cette base rikiki, sur cette légitimité fragile que vous comptez mener vos régressions à marche forcée ? Vous êtes haï, monsieur Macron, et + : que ça bascule vraiment, que la «fracture sociale» ne tourne au déchirement, vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l’orage. A bon entendeur.



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