Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someoneShare on Google+Share on LinkedIn

Il y a quelques jours, nous vous parlions dans un article de la romantisation de la quarantaine par Leila Slimani et Marie Darrieussecq. Depuis leurs maisons de campagne, elle partageait avec nous dans Le Monde et Le Point des témoignages bouleversants. Certains d’entre nous avions même pleuré tellement nous étions triste pour ces écrivaines obligées de se réfugier à l’air frais avec tant de verdure autour d’elles…

La grande romancière Pepette Andrieux, son mari Bernard et leurs enfants Glycine et Citronnelle vous proposent à leur tour leur journal de confinement en direct depuis les plages de Bora-bora, et tant pis pour les pauvres pas foutu de se payer une résidence secondaire.

Comme le disait Charles Consigny sur Radio Bière Foot, on « emmerde ceux qui ont déploré la venue des Parisiens, ceux qui se sont crevés à la tache pour se payer une maison à la campagne ils ont le droit d’y aller ».

Non mais !

C’est parti, on vous faire vivre notre calvaire…

JOUR 1

Bernard et nos deux enfants, Glycine et Citronnelle, dorment encore du sommeil des braves. Seule dans ma cuisine, désemparée depuis que notre chère gouvernante Fatou m’a annoncé qu’elle devait rester auprès de son mari et de leurs cinq enfants dans leur HLM, je prépare moi-même un jus d’oranges sanguines pressées en regardant les clématites fleurir sous notre tonnelle au fond du jardin. Je me sens petite guerrière, prête à affronter cette grande épreuve que nous a lancée l’univers. Les valises attendent dans le hall d’entrée. Partir. Se réinventer. Une nouvelle existence ? Certainement. Vaincre la peur ? Toujours. La vie gagnera. Assurément. Nous ferons encore des parties de Cluedo. Oui, le Colonel Moutarde sera encore l’assassin dans la bibliothèque avec le chandelier. Je souris. La vie gagnera…

JOUR 2

Ça y est. Nous sommes dans l’avion. Destination notre résidence secondaire. Nous voici Bora Bora ! Un des rares lieux qui n’est pas atteint par la maladie. J’ai malgré tout fait ma provision de masques avant de partir. J’ai bien fait, c’était la dernière boîte de ma pharmacie. Et je suis persuadée que l’infirmière qui attendait trois mètres derrière moi dans l’officine l’aurait prise. Je dois penser à Glycine et Citronnelle. Elles sont l’avenir de l’humanité. Nous aurons besoin d’elles pour reconstruire ce nouveau monde merveilleux qui nous attend. D’ici là, je leur mets  » Fantasia  » de Disney sur leur iPad. Un peu de beau dans ces moments de laideur. Je redemande des noix de pécan à l’hôtesse de l’air, avant de m’allonger sur mon siège. Le voyage sera long. Même en première classe.

JOUR 3

Premier jour de notre confinement à Bora Bora. J’entends le chant des oiseaux envahir la lagune. Bernard dort encore. Il est très fatigué en ce moment, et transpire beaucoup. Il a toujours eu du mal à supporter la chaleur. Je lui ai dit que nous n’étions pas venus ici par plaisir. Il a souri. M’a dit que j’avais raison, en me prenant la main. Se toucher. Encore. L’essentiel. A notre arrivée, Bernard a pris tout notre petit personnel dans ses bras et les a longuement couverts de baisers. Il était tellement heureux de les retrouver. Je les ai sentis gênés. Ils ne voulaient pas nous toucher. Je leur ai dit qu’ils ne devaient pas se sentir inférieurs à nous. Qu’il n’y avait qu’une seule race. La race humaine. Et que nous étions tous embarqués dans le même voilier vers une destination inconnue. Je me ressers un thé oolong en regardant le soleil se coucher au loin. Nous y arriverons… Nous y arriverons…

JOUR 4

J’ai emmené Glycine et Citronnelle caresser des raies dans l’eau turquoise. Les raies ont-elles conscience de l’infortune qui est nôtre ? Sans doute. J’ai envie de le croire. Peut-être se disent-elles entre raies que nous l’avons bien cherché. Nous les Hommes. Pauvres fous que nous sommes. Tout ceci nous servira de leçon. Ai-je moi-même commis des erreurs ? Peut-être. Je préfère ne pas y penser pour le moment. J’ai bien d’autres défis à relever dans l’immédiat. Comme de choisir ce que nous allons manger ce soir. Je cherche des crevettes sur le marché local. Tant de bons produits locaux. Bernard les touche tous, un à un. Les respire. Les caresse. C’est que j’ai aimé chez lui dès le premier instant où ma vie a croisé la sienne. Sa sensualité. Il tousse de plus en plus. Je lui ai déjà dit les dangers de la cigarette électronique. Mais il n’en fait qu’à sa tête. J’aime aussi cela chez lui. Il est mon phare dans cette nuit que nous traversons. Je me prépare un thé matcha en notant ces mots, que je sais importants.

JOUR 5

Je regarde les nouvelles grâce à ma 4G. Tous ces décès. Ces familles décimées. Tout semble si proche, et pourtant si loin. Je dois agir. Mais que faire ? Je sais. Le seul geste qui s’impose. Je dépose mon iPhone et je vais courir sur la plage. Courir vers nos lendemains. Rirons-nous encore ? Je ris en me posant la question. Voilà la réponse. Je rentre déjeuner avec Bernard et les enfants. En terminant leur bol de kiwis, Glycine et Citronnelle me demandent si on va mourir un jour. Je leur réponds que non. Que ce virus est un grand vilain ours brun qui rôde autour de nous, mais que nous l’exterminerons. Car ce n’est qu’un animal. Et que l’homme a toujours vaincu la nature. Elles se jettent dans mes bras en souriant. Je me sens indestructible. A cet instant, je sais que je pourrai supporter ce confinement. Je branche l’alarme de la maison, avant de me resservir un thé au rooibos.

JOUR 6

Levée en sursaut à six heures du matin. Une angoisse m’étreint le cœur, le corps et l’âme. Ai-je fait un mauvais rêve ? Cette épidémie n’est-elle que le fruit de mon imagination trop fertile ? J’allume vite mon ordinateur. Ouf, non, c’est bien la réalité. J’ai toujours préféré la réalité aux mauvais films de science-fiction. Mon angoisse ne me lâche pas pour autant. Vilains démons. Je repense à ma maman qui me disait quand j’étais petite que j’aurais un lourd poids sur les épaules. Celui d’être l’auteure du peuple. Celle qui mettrait leur vie en mots. Je revois le visage de notre majordome opiner quand mère disait cela. Le cœur léger de me savoir promise à cette grande destinée, j’allais alors jouer avec nos paons, dans le fond de notre propriété. Tant de souvenirs trempent à la surface de mon thé à l’hibiscus.

JOUR 7

Bernard ne bouge plus dans notre lit. Il avait bien besoin de repos, le pauvre. Il travaille tant. Je repense à ses cernes ce doux soir de novembre où, revenant avec une bourriche d’huîtres, il m’avait annoncé qu’il avait passé sa journée à licencier cinquante employés, en les recevant un à un dans son bureau. Il a toujours été si prévenant. La radio vient d’annoncer cinq premiers cas d’infection sur l’île. Selon les premières informations, c’est un Français de la métropole qui serait à l’origine de la propagation. Un homme qui aurait touché des fruits sur un marché. Dieu que les gens sont inconscients…

Espérons que cette infusion à la verveine balayera toute cette folie.

JOUR 8

Cette angoisse ne veut décidément pas s’en aller. J’aimerais tant être comme Bernard qui reste toute la journée alité, sans le moindre mot, le moindre mouvement. Je fais mon yoga sur notre terrasse, en regardant les feuilles de palmier s’agiter au gré d’un vent léger.

La radio a annoncé ce matin que vingt-sept personnes étaient désormais infectées, et qu’on dénombrait quatre décès parmi la population. Je me sens mal. Je suis eux. Je téléphone à Anitia, notre cuisinière, pour savoir si elle a plus d’informations. Elle ne me répond pas. Nous l’aimons tant. Je revois Bernard la serrant si fort contre lui. Elle doit sûrement être à la plage en train de se baigner. Je décide de faire de même. Glycine et Citronnelle m’accompagnent. Nous jouons à nous enterrer dans le sable. Puissent-elles garder le plus longtemps possible leur insouciance. Et puis-je arriver à ne pas leur transmettre mes craintes. Le soir tombe sur notre bougainvillier. Un électrochoc me cloue sur place. La source de cette folle angoisse explose en moi : en quittant précipitamment notre appartement de Neuilly, j’ai oublié d’éteindre la lumière de la hotte de la cuisine. J’appelle Bernard, affolée. Il ne me répond pas. Je suis seule. Et je n’ai plus de thé vert…

Texte écrit par Christophe Bourdon pour le site de la RTBF.

 



Vous êtes maintenant plus de 70 000 à nous suivre sur notre page facebook ThePrairie.fr.
Nous en sommes fier et vous remercions de votre fidélité.
Nous avons lancé une page Tipee pour que vous puissiez nous aider à développer ce média indépendant et donc si vous souhaitez y contribuer, vous pouvez faire un don sur tipeee.com/theprairiefr/


Retrouvez la prairie sur fb/ThePrairie.fr et @ThePrairieFr


N’hésitez pas à partager l’article avec les boutons ci-dessous

Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someoneShare on Google+Share on LinkedIn